Fixer ses Objectifs selon les Stoïciens
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« Jusques à quand attendras-tu pour te juger digne de ce qu'il y a de meilleur ? »
— Épictète, Manuel, LI
Qu'exigent de nous les objectifs que nous fixons, personnels ou professionnels ? De la discipline, pour tenir dans la durée. De la maîtrise de soi, pour rester concentré sur ce qui dépend réellement de nous. Et de l'endurance, pour continuer quand c'est difficile.
Or le stoïcisme est précisément une philosophie de la discipline, de la maîtrise de soi et de l'endurance. Ce n'est pas un hasard s'il a autant à dire sur la façon de se fixer un cap et de s'y tenir.
Diogène Laërce rapporte d'ailleurs que Chrysippe, le troisième chef de l'école stoïcienne et son plus grand systématicien, avait d'abord été coureur de fond avant de venir à la philosophie (Vies et doctrines des philosophes illustres, VII, 179). L'image est parlante : la course de fond ne récompense pas le talent, elle récompense la répétition.
Qu'est-ce que la fixation d'objectifs pour un stoïcien ?
« Celui qui n'a pas dans la vie un seul et même but ne peut être un seul et même homme durant toute sa vie. »
— Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, XI, 21
Épictète, lui, réduit la méthode à deux temps :
« Dis-toi d'abord ce que tu veux être ; ensuite, fais ce que tu as à faire. »
— Épictète, Entretiens, III, 23
Deux phrases, deux opérations distinctes. La première définit une identité, pas un résultat. La seconde définit une conduite, pas une ambition. Toute la suite en découle.
Marc Aurèle, ou la preuve par l'exemple
Marc Aurèle a été formé très jeune à la philosophie et lisait Épictète. Adopté dans la lignée impériale, il fut préparé pendant plus de vingt ans à gouverner Rome. Ce qui suivit est rare dans l'histoire : un homme qui reçoit un pouvoir presque sans limite et qui ne s'y corrompt pas.
Ses carnets personnels, que nous appelons aujourd'hui les Pensées pour moi-même, montrent que ce ne fut pas un tempérament, mais une décision, reprise chaque jour. Il avait vu de près ce que le pouvoir fabrique : la duplicité, la flatterie, la dureté des gens bien nés. Il s'est fixé un objectif d'un genre particulier, être l'exception.
« Prends garde de te césariser, de te teindre de pourpre : cela arrive. Garde-toi donc simple, bon, pur, grave, sans apprêt, ami de la justice, pieux, bienveillant, affectueux, ferme dans l'accomplissement de ton devoir. Efforce-toi de demeurer tel que la philosophie a voulu te faire. »
— Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VI, 30
Voilà un objectif stoïcien type : il ne porte sur aucun résultat extérieur, il porte entièrement sur ce qu'on est en train de devenir. Personne ne peut l'empêcher, aucune circonstance ne peut le lui retirer.
Sénèque donne la raison pour laquelle ce cap est indispensable :
« Il n'est pas de vent favorable pour qui ne sait pas vers quel port il navigue. »
— Sénèque, Lettres à Lucilius, LXXI, 3
Pour les stoïciens, l'objectif est donc moins un moteur qu'une étoile polaire. Il ne pousse pas, il oriente. Il correspond au premier temps de la formule d'Épictète : dire ce que l'on sera. Reste le second, autrement plus exigeant : déterminer ce qu'il faut faire.
Fixer ses objectifs comme un peintre
« Nul ne peut bien ordonner les détails s'il ne s'est d'abord proposé le plan d'ensemble de sa vie. »
— Sénèque, Lettres à Lucilius, LXXI, 2
Sénèque propose une analogie qui a l'avantage d'être immédiatement utilisable. L'objectif, c'est le tableau que le peintre veut obtenir. C'est le « plan d'ensemble ». Mais un tableau ne se peint pas en le regardant : il se peint par des gestes.
Vient donc la question suivante, qui est celle des détails à mettre en ordre. Quelles couleurs, quels pinceaux, quel apprentissage, quelles heures d'atelier. Si l'objectif consiste à décider de la cible, le plan consiste à décider des moyens.
Cette analogie éclaire une distinction centrale du stoïcisme : celle entre le résultat et l'action. Les stoïciens tiennent le résultat pour un « indifférent » : il dépend en partie du monde, du hasard, des autres. L'action présente, elle, dépend entièrement de nous. Le peintre ne doit donc pas se concentrer sur le tableau achevé, mais sur le prochain coup de pinceau.
C'est ce qui rend cette approche solide. Un objectif fixé sur le résultat vous rend otage de ce que vous ne contrôlez pas. Un objectif fixé sur la conduite vous rend maître du seul terrain qui vous appartienne.
La méthode, en quatre gestes
- Nommer ce que vous voulez être, pas ce que vous voulez obtenir. « Être quelqu'un de fiable » plutôt que « être promu ».
- Traduire en conduite quotidienne. Qu'est-ce qu'une personne fiable fait aujourd'hui, concrètement, avant ce soir ?
- Séparer ce qui dépend de vous. L'effort, la régularité, l'attention : à vous. La reconnaissance, le résultat, le calendrier : pas à vous. Ne jugez votre journée que sur la première colonne.
- Faire le point le soir. Sénèque décrit sa propre pratique dans le De la colère (III, 36) : passer la journée en revue et se demander quel défaut on a corrigé. C'est le seul indicateur de progrès qui ne mente pas.
Le dernier mot revient à l'atelier
On peut avoir une idée juste et un plan excellent : à un moment, il faut peindre. Les stoïciens n'ont jamais séparé la philosophie de l'exercice, et c'est ce qui les distingue de la plupart des écoles antiques. Épictète le disait à ses élèves : ne me racontez pas ce que vous avez lu, montrez-moi comment vous mangez, comment vous supportez le désagrément, comment vous tenez votre parole.
Un objectif stoïcien se mesure là, et nulle part ailleurs.
Pour aller plus loin : Découvrez notre guide complet du stoïcisme : définition, philosophes, exercices et principes fondamentaux.
Lisez aussi : Les 10 Principes Stoïciens | Persévérance Stoïcienne
Textes sources. Citations reprises des éditions françaises de référence, librement consultables : Marc Aurèle, Épictète et Sénèque dans la bibliothèque de textes antiques de Philippe Remacle.