La pratique stoïcienne au quotidien : disciplines, vertus et exercices
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Le stoïcisme n'est pas une doctrine que l'on adopte, c'est une discipline que l'on pratique. Épictète le répétait à ses élèves : ce qui compte n'est pas de savoir réciter les principes, c'est de les avoir dans les mains au moment où quelqu'un vous insulte ou vous annonce une mauvaise nouvelle.
Cet article rassemble ce que les stoïciens faisaient concrètement : leurs trois disciplines, leurs quatre vertus, et les exercices qu'ils pratiquaient tous les jours.
Les trois disciplines d'Épictète
Épictète structurait tout son enseignement autour de trois domaines d'exercice, qu'il appelait les trois topoi (Entretiens, III, 2). C'est l'architecture la plus claire que la philosophie stoïcienne ait produite, et elle tient en une page.
1. La discipline du désir
Elle porte sur ce que nous voulons et ce que nous fuyons. Son objet est simple : ne désirer que ce qui dépend de nous, ne redouter que ce qui dépend de nous. Tout le reste, la santé, la réputation, la fortune, les autres, entre dans la catégorie de ce que les stoïciens appellent les « indifférents » : préférables ou non, mais jamais décisifs pour la qualité d'une vie.
« Ne demande pas que les événements arrivent comme tu le veux, mais veuille les événements comme ils arrivent, et ta vie s'écoulera heureuse. »
— Épictète, Manuel, VIII
2. La discipline de l'action
Elle porte sur ce que nous faisons, et notamment sur nos devoirs envers les autres. Le stoïcien agit avec ce que les commentateurs appellent la « réserve » : il fait tout ce qui dépend de lui, sans se rendre otage du résultat. Il vise, il tire, et il accepte que la flèche puisse manquer.
« Construis ta vie action après action, et sois satisfait si chacune atteint sa fin autant qu'il est possible : personne ne peut t'en empêcher. »
— Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VIII, 32
3. La discipline de l'assentiment
C'est la plus subtile, et la plus décisive. Entre l'événement et notre trouble, il y a toujours un jugement, et ce jugement, nous le donnons. Nous pouvons le retenir.
« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses. »
— Épictète, Manuel, V
En pratique : quelqu'un vous coupe la route. L'impression brute est « une voiture s'est insérée devant moi ». Le jugement ajouté est « il m'a manqué de respect ». Le second n'est pas dans l'événement, il est dans vous, et c'est lui qui produit la colère.
Les quatre vertus
Pour les stoïciens, il n'existe qu'un seul bien véritable : la vertu, qu'ils divisent en quatre (Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, VII, 92). Ce ne sont pas des qualités morales décoratives, mais quatre compétences pratiques.
- La sagesse (phronèsis) : savoir distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas, et juger correctement de ce qui a de la valeur. C'est la vertu du discernement, pas de l'érudition.
- Le courage (andreia) : tenir face à ce qui effraie, y compris quand personne ne regarde. Cela inclut le courage moins spectaculaire de dire ce que l'on pense, de reconnaître une erreur, de continuer une tâche ingrate.
- La tempérance (sôphrosunè) : la juste mesure dans le désir. Non pas l'ascèse pour l'ascèse, mais l'art de ne pas se laisser conduire par ce qui plaît.
- La justice (dikaiosunè) : donner à chacun ce qui lui revient. Pour Marc Aurèle, c'est la vertu maîtresse, celle dont dépendent les autres, parce que nous sommes des êtres faits pour la communauté.
Ces quatre vertus sont indissociables aux yeux des stoïciens : on ne peut pas être vraiment courageux sans discernement, ni vraiment juste sans mesure.
Quatre exercices pratiqués par les stoïciens eux-mêmes
La préparation du matin
Marc Aurèle ouvre le cinquième livre de ses carnets par la scène du réveil difficile :
« Au point du jour, quand il t'en coûte de t'éveiller, aie cette pensée présente : c'est pour faire œuvre d'homme que je m'éveille. »
— Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, V, 1
L'exercice consiste à passer en revue, avant de commencer, ce que la journée peut apporter de contrariant : l'ingratitude, la mauvaise foi, l'imprévu. Non pour se rendre pessimiste, mais pour n'être surpris par rien. Ce que l'on a envisagé calmement à l'avance n'a plus le pouvoir de nous saisir à froid.
L'examen du soir
Sénèque décrit sa propre pratique avec une précision rare :
« Tous les jours, je plaide ma cause devant moi-même. Quand la lumière est retirée et que ma femme s'est tue, je passe en revue toute ma journée et je pèse mes actions et mes paroles. Quel défaut as-tu combattu aujourd'hui ? Contre quel travers as-tu lutté ? En quoi es-tu meilleur ? »
— Sénèque, De la colère, III, 36
Le ton compte autant que le contenu. Sénèque précise qu'il s'examine sans indulgence, mais aussi sans se châtier. Ce n'est pas un tribunal, c'est un bilan.
La premeditatio malorum
Sénèque recommande à Lucilius de réserver quelques jours par mois pour vivre volontairement à l'étroit : nourriture pauvre, vêtement grossier, lit dur, en se demandant chaque fois : « est-ce là ce que je redoutais ? » (Lettres à Lucilius, XVIII, 5 à 7).
L'objectif n'est pas la privation. C'est de mesurer par expérience que ce que nous craignons de perdre est souvent supportable, et de cesser ainsi de vivre sous la menace permanente d'une perte.
La vue d'en haut
Marc Aurèle pratique régulièrement un changement d'échelle : regarder les affaires humaines comme depuis une grande hauteur, ou depuis une grande durée.
« Contemple d'en haut les foules innombrables, les cérémonies innombrables, les navigations de toute sorte dans la tempête et le calme, et la diversité des êtres qui naissent, vivent ensemble et disparaissent. »
— Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VII, 48
L'exercice remet les proportions en place. Il ne rend pas indifférent, il rend moins captif.
Par où commencer
Une pratique stoïcienne réaliste tient en trois gestes, tenus pendant un mois :
- Le matin, deux minutes. Nommer ce que la journée peut apporter de difficile, et décider par avance de la conduite à tenir.
- Dans la journée, une question. Devant chaque contrariété : est-ce que cela dépend de moi ? Si oui, agir. Si non, laisser.
- Le soir, cinq minutes. Trois questions de Sénèque : quel défaut ai-je combattu, contre quoi ai-je lutté, en quoi suis-je meilleur.
Cela paraît peu. C'est exactement ce que faisaient un empereur, un ancien esclave et un conseiller impérial, et c'est ce qui a produit les textes que nous lisons encore dix-neuf siècles plus tard.
Ce que le stoïcisme ne promet pas
Il ne promet pas l'absence d'émotion : les stoïciens reconnaissaient les propatheiai, ces premiers mouvements involontaires (le sursaut, la pâleur, le serrement) qui échappent à la volonté. Ce sur quoi ils travaillent, c'est ce que nous en faisons ensuite.
Il ne promet pas non plus le détachement du monde. Marc Aurèle a gouverné, Sénèque a conseillé, Épictète a enseigné. La sérénité stoïcienne n'est pas un retrait : c'est ce qui permet d'agir sans être déformé par l'agitation.
Pour aller plus loin : Découvrez notre guide complet du stoïcisme : définition, philosophes, exercices et principes fondamentaux.
Lisez aussi : Stoïcisme au Quotidien | Le Défi Stoïcien en 7 Jours
Textes sources. Citations reprises des éditions françaises de référence, librement consultables : Marc Aurèle, Épictète et Sénèque dans la bibliothèque de textes antiques de Philippe Remacle.